Ce n’est pas la première guerre mondiale qui est le sujet de ma pièce de théâtre intitulée « tranché(e)s ». Je n’ai jamais eu cette intention ni les moyens de l’atteindre. D’ailleurs, la remarquable série télévisée intitulée Apocalypse, présentement diffusée sur TV5, va bien au-delà de tout ce que nous aurions pu envisager de présenter sur scène.

          En situant l’action de la pièce dans le milieu nicolétain de 1917, au ras des marguerites locales, j’ai voulu montrer l’impact d’une tragédie aussi invraisemblable sur les consciences des citoyens de la ville de Nicolet et des environs. Rappelons qu’à cette époque, le simple fait de traverser le fleuve Saint-Laurent pour se rendre au marché à Trois-Rivières représentait pour le Nicolétain moyen un événement hors du commun. Et précisons que même si Nicolet était le chef-lieu du diocèse, sa population n’était alors que de 2 945 habitants. Tout ce que j’ai pu lire sur le sujet montre d’ailleurs qu’à l’exception de son élite instruite et fortunée, le Québec tout entier vivait alors dans l’ignorance du cours du monde. L’Amérique du Nord elle-même n’était qu’une île protégée des aléas de l’histoire par les océans qui l’entourent. Ce n’est donc pas par hasard que la pièce explore le destin parallèle de deux frères, Nazaire et Eugène, chacun retranché dans sa position idéologique.

          LThéâtree premier, Nazaire, considère que les puissances européennes ont déjà manifesté assez d’indifférence à l’endroit du Canada français pour que ce dernier leur rende la pareille. Il n’a nullement envie d’aller se battre pour aller défendre les Français, encore moins les Anglais. Il est le descendant têtu des pionniers qui se sont acharnés à installer leur progéniture sur les rives du Saint-Laurent.

          Le second, Eugène, n’a qu’une envie : sortir de son petit milieu étouffant pour découvrir le monde. Une sorte de Survenant avant l’heure. À lui seul, il incarne le côté « coureurs des bois » de ceux qui ont donné toute sa dimension à l’Amérique française. Avec, entre les deux, une fraîche jeune fille dépassée par les événements. Élise n’a qu’une seule ambition dans la vie, et c’est de vivre. Pour y parvenir, elle sent qu’elle doit s’élever un peu au-dessus de sa condition. À première vue, les circonstances inattendues de la guerre semblent contrarier cette intention.

          Mais n’en disons pas davantage. Une pièce de théâtre est faite pour être découverte avant que d’être analysée. « Tranché(e)s » raconte une histoire, la nôtre. Laissons le conseiller historique, le metteur en scène, les comédiens, les bâtisseurs de l’exposition ainsi que la jardinière de la Victoire nous la relater avant de nous y reconnaître dans l’un ou l’autre de ses protagonistes.

Louis Caron,
Écrivain

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